River Fog in December

River Fog in December
River fog in the Yukon River Valley in Whitehorse

samedi 27 février 2010

La Peel ou l'idée du Yukon. Article publié dans l'Aurore Boréale le 13 et 27 avril 2007.



Upper Blackstone River in Fall, Peel River Watershed, Yukon.


Vers la destruction planifiée de l’idée du Yukon?
L’exemple de la rivière Peel.



Chaque individu a sa propre perception et représentation du territoire. Toutefois, il en est des représentations comme des opinions : toutes ne se valent pas.
Quand il est question de faire appliquer des représentations calquées sur celles de l’idéologie dominante, le pire est à craindre.
Pour certains, la destinée du Yukon est de devenir une immense carrière à ciel ouvert parsemée de routes, de chemins de fer et de pipelines. Le bassin hydrographique de la rivière Peel, dans le nord du Yukon, ne ressemble pas, pour l’instant, à cette image cauchemardesque. Au contraire, cette région est magnifique, sauvage et très reculée. Les rivières, dont l’eau est pure et limpide, portent des noms évocateurs : Ogilvie, Blackstone, Hart, Wind, Bonnet-Plume, Snake… Les caribous et autres grands mammifères sauvages peuvent encore parcourir librement les montagnes colorées et lumineuses de ce territoire. Ces vastes étendues, où l’empreinte humaine est rare, ne sont presque pas touchées par le « progrès ». N’est-ce pas cette nature inviolée qui caractérise le Yukon pour ses habitants comme pour le reste de la planète?
Malheureusement, les hommes s’intéressent de plus en plus au bassin hydrographique de la Peel. Pour réfléchir à l’organisation du futur « développement » du territoire, un organisme a été créé en 2004 par le gouvernement du Yukon et le Conseil d’aménagement du territoire : la Commission pour l’aménagement du territoire du bassin hydrographique de la Peel. Cette commission, composée de membres du gouvernement et de membres des Premières nations locales (Nacho Nyak Dun, Tetlit Gwich’in, Vuntut Gwitchin, Tr’ondëk Hwëch’in) est chargée d’élaborer un plan régional d’aménagement. Les décideurs pourront s’inspirer de ce plan dans leurs choix de développement pour cette région, sans doute considérée par certains comme vide et improductive.
Ce beau territoire ouvre les appétits des professionnels de l’asphalte, du béton, et de l’extraction. En effet, il semble que la région de la Peel soit dotée de richesses minérales (charbon, fer, cuivre, plomb, zinc) et pétrolifères. Il faut se rappeler que nous vivons une période d’industrialisation et de « pétrolisation » du Nord. Les compagnies pétrolières exultent à l’idée des prochains grands travaux que devrait être la construction des pipelines du Mackenzie et du Yukon. Dans un tel contexte d’industrialisation du territoire, le bassin hydrographique de la Peel deviendrait une région périphérique d’exploitation. C’est pourquoi les constructions de mines, de pipelines, de routes et de voies ferrées sont sérieusement envisagées dans cette région.
Même si l’on choisit de rester sur le terrain idéologique des développeurs, en adoptant leur vocabulaire, l’industrialisation de la région de la Peel est très contestable. Jim Pojar et Mac Hislop, membres de la SNAP Yukon ( Société pour la nature et les parcs du Canada) considèrent qu’il n’y a aucune preuve que de tels projets sont viables économiquement. Quand est-il de la quantité réelle des ressources du sous-sol? L’éloignement des marchés, les fluctuations de l’économie mondiale, et la forte concurrence de pays comme l’Australie, le Brésil et le Chili, conduisent à de sérieux doutes concernant le réalisme et le pragmatisme d’une éventuelle exploitation minière. Cependant, le vrai débat n’est pas celui-là. En effet, alors que la gravité et l’urgence de l’état de la planète dictent à l’espèce humaine un changement drastique dans sa politique économique et de protection de la nature, il semble que les autorités politiques et économiques s’apprêtent à prendre des décisions qui auront de tristes conséquences pour les milieux sauvages du Yukon. Un certain nombre de faits, révélateurs d’intentions, conduisent à l’inquiétude. En voici quelques-uns.
Dans les divers documents émis par la Commission pour l’aménagement de la Peel, il faut remarquer la récurrence du terme « développement durable ». La Commission précise d’ailleurs que cette notion est la pierre angulaire de son travail. Certes, le terme est à la mode, de nombreuses institutions, y compris les gouvernements et les multinationales, l’utilisent. Voilà une expression positive qui donne bonne conscience et permet de ne rien changer à notre mode de vie. C’est dans les années 80 que les pays industrialisés, conscients de la catastrophe planétaire en cours, adoptent ce bel oxymore de « développement durable ». Le terme est commode et semble constructif. Désormais, les forces capitalistes affirment que la croissance économique peut être éternelle et n’endommage pas la planète. Bien sûr, la notion n’est qu’un mensonge qui accompagne, au moins sur le plan environnemental, une politique démagogique, manipulatrice et délétère. Comment le développement économique de type capitaliste, basé sur l’excès et le profit à tout prix, pourrait-il être compatible avec la durée et la santé de la Terre? Quant à « durable », s’agit-il d’années, de décennies ou de siècles? La lecture de la définition de la notion dans la Loi sur l’environnement (Yukon) et la Loi sur l’évaluation environnementale (Yukon), est édifiante : « développement durable : développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité de générations futures de répondre aux leurs ». De combien de générations parle-t-on? Comment peut-on affirmer connaître les besoins de prochaines générations? Au rythme du « progrès » actuel, y aura-t-il de prochaines générations? Une telle définition est, pour le moins, prétentieuse, obsolète et erronée. Pour décrire nos choix de société actuels, les prochaines générations parleront sans doute de « destruction durable ».
Dans sa déclaration d’intention, la Commission ne pouvait faire autrement que prétendre vouloir conserver les milieux sauvages de la région dans le meilleur état possible. La dernière phrase de cette déclaration paraît trahir le véritable dessein pour l’avenir de la Peel « L’objectif à long terme est le retour des terres à l’état naturel une fois que les activités de développement seront terminées ». C’est inéluctable et indiscutable, il y aura donc des activités de développement selon la Commission. L’expression « l’objectif à long terme est le retour des terres à l’état naturel » demeure un euphémisme saturé d’hypocrisie. Ce « retour à l’état naturel » correspond-il à une période où l’être humain ne peuplera plus la Terre? Les exemples nordiques de pollution et de destruction à très long terme sont nombreux. Que penser, par exemple, de la pollution à l’arsenic autour des mines des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut? Au Yukon, l’ancien site de la mine de Faro, fermée depuis 1998, est loin d’être nettoyé. Toute la chaîne alimentaire de la région est contaminée par le plomb. Cette zone retrouvera-t-elle un jour sa pureté écologique? Dans le nord de l’Alberta, le développement industriel, lié à l’exploitation du pétrole et du gaz, n’a-t-il pas eu des effets dévastateurs sur le caribou, espèce clé de l’écosystème? Plus près de nous, que penser de l’effet désastreux du développement humain sur le troupeau de caribous de Carcross?
Le rouleau compresseur de l’idéologie du profit montre son vrai visage lors d’une remarque faite dans un rapport rédigé par un consultant du secteur privé, Gartner Lee. Celui-ci est engagé par la Direction générale du développement économique du gouvernement du Yukon et par la Commission pour analyser et estimer la faisabilité d’une éventuelle exploitation minière du bassin hydrographique de la Peel. Quand il évoque les réserves de fer de la région, Gartner Lee affirme qu’ « Étant donné l’importance de cette ressource, la question n’est pas de savoir si cette ressource sera développée, mais à quel moment elle le sera ». Dans leur analyse de ce rapport, Jim Pojar et Mac Hislop ont bien raison de parler de « destinée manifeste » pour expliquer cette expression. Une telle doctrine renvoie bien sûr à l’idéologie des États-Unis au 19e siècle, anachronique aujourd’hui, qui donnait à la nation américaine la mission divine de répandre la démocratie libérale (donc capitaliste) et la civilisation vers l’ouest. La nature sauvage et le mode de vie traditionnel des Indiens de la Peel devront donc laisser la place aux bulldozers, routes et mines. Dieu le veut! Encore une fois, les besoins en ressource des humains changent avec le temps et les prochaines générations trouveront peut-être plus utile la Peel conservée dans un état naturel.
Pour l’aménagement du territoire de la Peel, la SNAP Yukon propose un plan clair, intéressant et intelligent. Évidemment, ce plan est basé sur la protection des milieux naturels de la Peel. De nos jours, la création d’aires protégées reste encore le meilleur moyen de sauvegarder ce qu’il reste de milieux naturels sains. Pour atteindre cette visée, la SNAP souhaite protéger sérieusement les bassins hydrographiques des « trois rivières » que sont la Wind, la Bonnet-Plume et la Snake. Celui de la Snake, notamment, pourrait devenir un parc territorial. Bien sûr, le reste du territoire de la Peel ne serait pas oublié et il faudrait protéger l’intégrité écologique de tout le territoire. Dans cette vision de l’aménagement, les humains et l’économie sont également pris en compte. Tout d’abord, les Yukonnais, qu’ils soient membres des Premières nations ou non, devraient avoir la possibilité de continuer à pratiquer leurs activités traditionnelles (chasse, pêche et trappe) dans cette région. Les activités économiques, respectueuses de l’environnement, devraient être basées sur l’écotourisme. En fait, elles le sont déjà et il est même possible de chiffrer les revenus de cette économie, lesquels sont loin d’être négligeables. Chaque année, les chasseurs et les canoteurs dépensent entre 1,5 M et 1,8 M de dollars dans la région des « trois rivières »(ces chiffres excluent la région de la route Dempster). Pour l’avenir, il serait encore possible d’augmenter ces revenus. Des entreprises qui seraient basées à Mayo ou à Fort McPherson, par exemple, pourraient, encore plus qu’aujourd’hui, profiter d’un tourisme écologique et d’aventure en pleine expansion. Les emplois et activités liées au transport aérien, aux voyages en canots, aux zones de protection de la nature, et à la recherche scientifique, peuvent très certainement dynamiser l’économie locale. Dans une telle économie, les profits seraient redistribués localement au lieu d’aboutir dans les poches des compagnies minières et pétrolières dont le siège social se trouve à New York, Houston, Toronto ou Calgary.
Il existe donc deux visions opposées en ce qui concerne l’aménagement de la région de la Peel. L’une souhaite le même développement industriel qui, depuis plus de deux siècles, inflige aux humains et à la planète un traitement extrêmement nocif. La politique qui accompagne ce développement est passéiste, manipulatrice, basée sur le court terme et les profits répartis de manière inégale. L’autre préconise un équilibre entre la protection de la nature et les intérêts humains. Le respect de la nature, le pragmatisme, les besoins du présent et du futur constituent les points forts de cette vision.
Les décideurs se trouvent maintenant devant un choix ardu : l’hérésie facile ou le courage du changement.
Le site internet de la SNAP permet d’approfondir le sujet : HYPERLINK "http://www.cpaws.org" www.cpaws.org. Les sites de la Commission HYPERLINK "http://www.peel.planyukon.ca" www.peel.planyukon.ca et du gouvernement HYPERLINK "http://www.yukonoilandgas.com" www.yukonoilandgas.com vous permettent d’exprimer votre opinion au sujet de l’avenir de la région de la Peel.


Damien Tremblay

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